La souveraineté numérique ne consiste pas à se couper du monde, mais à retrouver une capacité de choix

Le fameux kill switch, longtemps considéré comme fictionnel, devient soudain un sujet très concret. Ce risque, intiment lié aux notions de souveraineté et de résilience, a été sérieusement évoqué lors du récent événement TechXperience de KEYES.

Trois jours après le lancement de Fable 5 et Mythos 5, Anthropic désactivait brutalement ses deux modèles les plus puissants sur injonction de Washington. Un impact opérationnel limité, mais un signal politique majeur.

Jusqu’ici, les restrictions américaines concernaient surtout les composants physiques : puces, semi-conducteurs, serveurs ou capacités de calcul. Le cas Anthropic marque un changement de nature : un logiciel déjà déployé, utilisé dans des processus métiers, peut désormais devenir inaccessible pour des raisons réglementaires ou géopolitiques qui échappent totalement à ses clients.

Nous vivons la fin de l’innocence technologique en guise d’introduction lors du TechXperience 2026. par Arnaud Spirlet, Chief Business Officer, Keyes

Nous vivons la fin de l’innocence technologique, expliquait Arnaud Spirlet, Chief Business Officer, KEYES, en introduction de l’événement TechXperience.

« La principale leçon est que l’IA ne peut être traitée comme une simple brique de support ! Lorsqu’elle intervient dans la relation client, la cybersécurité, l’analyse de documents critiques ou la production de code, son indisponibilité devient un sujet de continuité d’activité, voire de survie opérationnelle… »

Couper l’accès

Poser la question des dépendances -bien réelles- aux services numériques américains est devenu indispensable. La menace est réelle.  En quelques mois, le chaos politique outre-Atlantique a fait passer le gouvernement américain d’allié inconditionnel de l’Europe à belligérant potentiel, au moins sur le plan commercial.

« Depuis le Covid et les récentes turbulences géopolitiques, on voit bien que le sujet majeur de nos organisations est celui de la dépendance. Il y a une dépendance à des acteurs qui peuvent augmenter leurs tarifs, il y a une dépendance à des acteurs qui peuvent couper l’accès à leurs services ».  

Microsoft l’a fait, Broadcom aussi avec VMware… La dépendance exclusive à un modèle propriétaire hébergé aux États-Unis devient ainsi un risque de conformité et de souveraineté. Pour Dimitri Verscoore, CEO Office, KEYES, c’est un enjeu de gouvernance comparable à celui de l’approvisionnement énergétique. 

« Il y a la dépendance vis-à-vis d’un fournisseur, la dépendance économique, qui peut être exploitée sous forme de « vendor lock-in » et, enfin, la dépendance juridique. »

La souveraineté, sous trois angles

En termes de résilience, et donc sur le plan opérationnel, il nous faudra nous montrer plus vigilants. Les nouveaux risques sont plus subtils : ralentissement des flux de threat intelligence, restrictions d’export sur certaines fonctionnalités avancées, dégradation des cycles de mise à jour de signatures…

Ce qui fait dire à Arnaud Spirlet que « la notion de souveraineté s’est étendue ; il s’agit de la considérer sous l’angle opérationnel, des données et des technologies. »

Et cela sans rendre le débat binaire. En fait, la réponse ne consiste pas à opposer artificiellement les modèles américains, européens ou open source. Elle consiste plutôt à construire des architectures capables de résister à une rupture d’accès. A entendre Dimitri Verscoore, les entreprises les plus matures ne raisonnent déjà plus en termes de modèle unique ; elles combinent plusieurs fournisseurs, testent des alternatives européennes, intègrent des modèles open source lorsque les usages le permettent et conservent la capacité de basculer rapidement d’une solution à une autre.

« A nous d’aider les clients à identifier les périmètres critiques, cartographier les dépendances, construire une architecture qui ne repose pas sur un seul fournisseur… »

Pouvoir choisir

Le discours de KEYES est clair : la souveraineté ne consiste pas à se couper du monde. Elle ne signifie pas remplacer aveuglément une dépendance. En revanche, elle signifie retrouver une capacité de choix.

« Le choix, précisément, c’est pouvoir comparer, pouvoir substituer, migrer, continuer à fonctionner si un fournisseur, un État ou une plateforme change les règles du jeu, précise Arnaud Spirlet. C’est une stratégie de résilience ! »

Le vrai sujet n’est plus technique, mais culturel, laisse entendre Dimitri Verscoore. Sommes-nous prêts à considérer le numérique comme une infrastructure stratégique, au même titre que l’énergie, la défense ou la santé ? Sommes-nous prêts à intégrer la dépendance numérique dans nos matrices de risques ? Sommes-nous prêts à enseigner autre chose que l’adaptation aux standards dominants ?