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Numérique et environnement, sortir de la polarisation

Fév 21, 2024 | Workplace | 0 commentaires

Lorsqu’on parle de numérique, la polarisation est souvent de mise. Quand le terme est adossé à celui d’environnement, les débats s’enflamment. AlterNumeris avance trois regards croisés sur le sujet.

Numérique et environnement… deux élans conjoints de nos sociétés modernes courant chacun dans leurs couloirs, deux « transitions » concomitantes décrites encore trop souvent dans leurs silos. La question de leur compatibilité se pose désormais ouvertement et urgemment : se renforcent-elles ou se contredisent-elles ? Sont-elles compatibles ? Doivent-elles être articulées et, si oui, de quelle manière et selon quelles modalités ? Bref, un lien est-il possible ?

Les discussions, lorsqu’elles dépassent la simple énonciation de positions, invoquent pêle-mêle des stratégies industrielles, des rapports d’experts ou des contributions scientifiques, constatent les dix académiques et experts reconnus sur cette thématique du collectif AlterNumeris. Ils viennent de publier « Faire cohabiter numérique et environnement ? », un dossier de 32 pages croisant trois regards – technique, politique et citoyen – pour faire le point, nuancer et apporter le recul critique dont le débat public a aujourd’hui besoin.

Regards citoyens, regards industriels…

Pas toujours simple, dans ces discussions souvent passionnées et pétries d’intérêts multiples, de s’y frayer un chemin ou de se faire une idée claire des termes du débat. Quoi qu’il en soit, s’interroger sur la manière avec laquelle numérique et environnement doivent cohabiter relève d’une urgence, estiment les auteurs.

Du côté des citoyens, la prise de conscience est grandissante. 85% des Français, en particulier, estiment qu’il devrait être prioritaire de réduire l’impact du numérique sur l’environnement dans les années à venir (…) avec, à nouveau, un jugement relativement homogène parmi toutes les générations. Du côté des industriels du secteur, les impacts économiques et financiers causés par l’enjeu de l’énergie et les tensions environnementales forcent à réagir. Dans le domaine des métaux rares par exemple, les problèmes d’approvisionnement devraient se multiplier et mettre sous pression les chaînes de production mondialisées.

Trois perspectives, différents points de vue

La question de la compatibilité du couple numérique et environnement se pose désormais ouvertement : se renforce-t-il ou se contredit-il ? C’est tout l’intérêt de ce dossier : mettre à disposition du citoyen une grille de lecture lui permettant de lire les différents rapports publiés de façon critique.

Ici, trois perspectives. D’abord, celle de l’expert (que savons-nous des interactions entre numérique et environnement, et comment se structure cette connaissance ?). Ensuite, celle du politique (comment articuler les transitions numérique et environnementale aux projets de société que nous jugeons désirables ?). Et, enfin, citoyenne (comment comprendre et se positionner à l’égard des informations circulant sur le sujet dans l’espace public ?).

Numérique et environnement, des études souvent biaisées

Le premier regard, le regard expert, doit permettre d’objectiver l’état des connaissances autour des liens entre numérique et environnement. S’ils existent, encore faut-il les trouver. En effet, certaines pistes évaluent les enjeux environnementaux du numérique au sens large, tandis que d’autres se concentrent sur les émissions de gaz à effet de serre ou la consommation électrique. On voit aussi que, sans les réfuter,

des publications commanditées par les représentants du secteur industriel justifient l’augmentation des impacts directs par des gains plus importants de manière indirecte : des effets structurels dans d’autres secteurs permettraient des économies d’énergie et d’émissions de gaz à effet de serre. Dit autrement, ces études ne s’intéressent qu’aux effets indirects positifs, pas aux effets indirects négatifs. Elles sont donc biaisées.

In fine, les rapports contradictoires -entre ceux produits par l’industrie poussant à une accélération de la numérisation, et ceux des think tanks invitant à sa réduction rapide- laissent planer de l’incertitude et sèment le doute quant à l’impact global du numérique sur l’environnement. Ce premier regard amène donc à conclure que les transitions numérique et écologique n’ont pas une tendance naturelle à se renforcer mutuellement.

Un dangereux découplage

Le second regard, le regard politique, porte l’ambition de repositionner l’articulation entre environnement et numérique dans les termes d’une question politique. Il s’agit, sur la base de travaux existants, de faire état des scénarios d’articulation des transitions numérique et environnementale.

A la question « Comment articuler les transitions numérique et environnementale ? », différents scénarios émergent. Chacun est porteur d’un certain ‘mode de vie’ en ce qu’il recouvre des habitudes de mobilité, de production, de consommation, d’habitation, de rapport au temps et à l’autre, ainsi qu’à l’implication dans la vie de la cité. Le numérique ne fait pas exception. Sa place et son rôle, sa diffusion et ses modalités de contrôle, son lien à l’innovation et ses usages sont distincts en fonction des scénarios.

Trop souvent, aussi, la transition numérique est évoquée de façon isolée, sectorielle, liée à un usage particulier, découplée de la transition environnementale. Les scénarios – et les imaginaires politiques qu’ils incarnent – sont traversés par des dosages et des articulations de ces deux pôles que sont la sobriété et l’efficacité. Il revient de reconnaître la nécessité d’une mise à l’échelle collective de ces deux dimensions.  Quid, enfin, de l’action publique ? Les programmes sur lesquels reposent les politiques du numérique doivent être identifiés : les programmes techno-capitaliste, social-démocrate et de sobriété radicale.

Entre optimisme et conclusions alarmistes

Le troisième regard, le regard citoyen, conduit d’une part à déconstruire la mécanique sous-jacente aux évaluations d’impact du numérique sur l’environnement et, d’autre part, à comprendre comment celles-ci sont construites. Poser un regard citoyen sur une publication portant sur l’impact environnemental du secteur numérique peut s’avérer complexe, voire déroutant, reconnaissent les auteurs. Quelle confiance accorder aux études sur le sujet ? Quels critères d’évaluation appliquer ? Comment faire le tri entre conclusions alarmistes et celles poussant à toujours plus de numérique ?

La grille de lecture du dossier s’articule sur quatre grands axes, à travers desquels les failles et qualités intrinsèques d’une publication se dévoilent. Ces axes d’évaluation mènent à neuf indicateurs de confiance (vert/orange/rouge) produisant un tableau de bord consultable en un clin d’œil. A titre d’illustration, la dernière étude Digital4Climate d’un lobby belge a été passée au crible. L’analyse d’AlterNuméris révèle un seul indicateur positif incitant à la confiance, deux indicateurs mitigés et six indicateurs incitant à la méfiance…

Trois regards, un nouveau réflexe

Le conseil d’AlterNumeris est clair : adopter le réflexe des trois regards (expert, politique, citoyen) dès qu’une nouvelle connaissance est produite… On ne peut que s’étonner du traitement de ces nouvelles connaissances par certains politiques, particulièrement lorsque celles-ci sont produites par des groupes d’intérêts industriels.

Dans l’incertitude, appliquer le principe de précaution. Face à la difficulté de déterminer si oui ou non l’essor de la numérisation entraîne une réduction nette de l’empreinte écologique globale, et face à la nécessité de plus en plus urgente de faire décroître celle-ci, la simple application du principe de précaution conduirait à la conclusion suivante : chaque secteur économique doit travailler à la réduction de son empreinte écologique, sans exception pour le numérique.