Le grand paradoxe de X : les politiques veulent bannir Musk… mais peuvent-ils encore se passer de lui ?
L’été fut chaud, sur X également. On a pu assister à d’intéressantes passes d’armes autour de la question « faut-il interdire X ? ». Pour Axel Legay, celle-ci cache une interrogation bien plus embarrassante : « Pourquoi ceux qui veulent bannir X continuent-ils d’avoir besoin de X ? »
Je quitte, je reviens, je quitte, je… De façon plus prosaïque, peut-on combattre une infrastructure de pouvoir tout en ayant besoin de cette infrastructure pour exister politiquement, questionne Axel Legay, Expert en cybersécurité, intelligence artificielle et gouvernance numérique.
Cet été, on a vu plusieurs personnalités se positionner. Bernard Arnault le 27 juillet, Jensen Huang le 24, Mark Zuckerberg le 9 : en quelques semaines, plusieurs dirigeants ont rompu le silence ou fait leurs débuts sur X. Reste à savoir si ce mouvement traduit un vrai retour de la plateforme dans le débat économique ou une série de cas isolés.
Trois dirigeants, trois contextes différents : une riposte personnelle pour Bernard Arnault, une prise de position industrielle pour Jensen Huang, un lancement produit pour Mark Zuckerberg. Le choix de X pour s’exprimer marque-t-elle un changement dans la manière dont les patrons occupent l’espace public ?
Pourquoi X est-il autant contesté ?
Il fut un temps où Twitter ressemblait presque à une place publique numérique. Vingt ans plus tard, la philosophie du réseau qui a changé. Elon Musk, son actuel propriétaire, a fait de la défense de la liberté d’expression l’un des arguments centraux de sa reprise en main de la plateforme. Ses détracteurs y voient au contraire un recul des mécanismes qui permettaient de limiter les contenus haineux, trompeurs ou manipulateurs.
La première critique concerne la modération. Mais réduire le débat à l’opposition entre « modération » et « liberté d’expression » serait trop simple, estime Axel Legay. « Le véritable enjeu est celui de la gouvernance d’un espace informationnel fréquenté simultanément par des citoyens, des médias, des responsables politiques, des entreprises, des activistes et des organisations cherchant parfois délibérément à manipuler le débat. »
Qui décide de ce qui peut être publié ? Qui décide de ce qui sera surtout vu ? Cette seconde question est probablement encore plus importante que la première.
Pourquoi certains contenus sont visibles… et d’autres moins
X a fait de l’ouverture de son algorithme de recommandation un argument de transparence. Une partie du code a effectivement été publiée et documentée. En août 2026, X a encore renforcé cette démarche en publiant le code de son système de recommandation Phoenix.
« Mais ‘publier l’algorithme’ ne signifie pas nécessairement permettre à un observateur extérieur de reproduire exactement ce qu’un utilisateur voit sur son écran, nuance Axel Legay. Un système de recommandation moderne ne se résume pas à quelques lignes de code. Il dépend des modèles effectivement déployés, des données utilisées pour les entraîner, des paramètres de production, des signaux comportementaux, des expérimentations réalisées en permanence et des modifications introduites entre deux versions. »
Autrement dit, on peut connaître une partie de la mécanique sans être capable d’observer précisément la machine en fonctionnement. Ce problème n’est d’ailleurs pas seulement théorique. En janvier 2025, la Commission européenne a demandé à X de fournir des documents internes concernant ses systèmes de recommandation et leurs modifications récentes dans le cadre de son enquête au titre du Digital Services Act. En décembre de la même année, elle a infligé à X une amende de 120 millions d’euros pour plusieurs manquements aux obligations de transparence du DSA, notamment concernant les données accessibles aux chercheurs et le registre publicitaire.
Pour Axel Legay, la question n’est donc plus uniquement : « l’algorithme est-il public ? » Elle devient : « sommes-nous réellement capables de comprendre pourquoi certains contenus deviennent extrêmement visibles et d’autres pratiquement invisibles ? »
Quand le propriétaire du réseau devient lui-même un acteur politique
Avec X, une autre particularité rend cette question particulièrement sensible : son propriétaire est lui-même devenu un acteur politique majeur.
Elon Musk ne se contente pas d’administrer la plateforme. Il y intervient directement, dispose d’une audience gigantesque et prend régulièrement position sur des élections, des gouvernements, des partis ou des personnalités politiques. « Cette situation crée une configuration inhabituelle. Le propriétaire de l’infrastructure est simultanément l’un de ses utilisateurs les plus influents. »
La question n’est d’ailleurs plus seulement de savoir si Musk bénéficie personnellement de X. Elle concerne la capacité du système de recommandation à modifier l’exposition des utilisateurs à certains discours politiques.
Une étude publiée en février 2026 dans Nature, fondée sur une expérimentation réalisée sur X en 2023, apporte à cet égard un élément particulièrement intéressant : les chercheurs concluent que l’utilisation du fil algorithmique de X peut effectivement modifier l’exposition aux contenus politiques et produire des effets mesurables sur certaines attitudes politiques.
« Cela ne permet pas de conclure que chaque résultat politique observé sur X serait délibérément programmé par son propriétaire. Ce serait aller beaucoup trop loin. En revanche, continue Axel Legay, cela montre que l’algorithme n’est pas un simple détail technique. »
L’architecture d’un réseau social constitue aussi une architecture de visibilité
Et lorsqu’un propriétaire de plateforme s’engage directement dans le débat politique, la transparence sur cette architecture devient une question démocratique.
Les événements récents montrent également à quel point les frontières nationales deviennent peu pertinentes sur ces plateformes. Une analyse publiée en août 2026 sur les discussions entourant les troubles de Belfast et Southampton a par exemple constaté que moins de la moitié des comptes ayant généré plus de 1 000 vues sur ces événements étaient localisés au Royaume-Uni.
« Une polémique locale peut désormais être amplifiée par des milliers d’acteurs qui n’ont aucun lien avec le territoire concerné, en conclut Axel Legay. X n’est donc plus simplement un réseau permettant aux responsables politiques de communiquer. X est devenu l’un des terrains sur lesquels se construit le rapport entre politique, information et influence. »
Pourquoi les politiques restent-ils sur X ?
Face à ces controverses, une question revient régulièrement : pourquoi ne pas simplement quitter X ? Certains l’ont fait. D’autres ont réduit leur activité. Des alternatives comme Bluesky, Mastodon ou Threads ont attiré de nouveaux publics. Mais quitter X individuellement est beaucoup plus facile que remplacer X collectivement.
Le principal avantage du réseau n’est pas technologique. C’est son effet de réseautage. « Un ministre reste sur X parce que les journalistes y sont. Les journalistes y restent parce que les responsables politiques, les experts et les entreprises y sont. Les entreprises y publient parce que leurs clients, leurs partenaires et les médias peuvent y être. Et chacun conserve son compte parce qu’il a parfois accumulé pendant dix ou quinze ans des dizaines ou des centaines de milliers d’abonnés. »
Ces relations constituent un capital numérique difficilement transférable. « Créer un compte sur une autre plateforme prend quelques secondes ; y reconstruire dix années d’audience peut prendre des années, souligne Axel Legay. C’est probablement la meilleure protection dont dispose aujourd’hui X ! »
Peut-on vraiment remplacer X ?
Techniquement, oui. Socialement, c’est moins évident. Il existe désormais plusieurs plateformes capables de reproduire une grande partie des fonctions historiques de Twitter. Certaines proposent même des architectures plus ouvertes ou des approches différentes de la modération. Mais aucune migration ne déplace automatiquement les journalistes, les responsables politiques, les institutions, les experts et surtout leurs millions de relations avec leurs abonnés.
Le paradoxe de X est donc peut-être là, observe encore Axel Legay. « Jamais la plateforme n’a été autant contestée. Sa modération, son système de recommandation, sa transparence et l’engagement politique de son propriétaire font désormais l’objet d’un débat qui dépasse largement la technologie. Et pourtant, ceux qui la critiquent continuent souvent de l’utiliser… Remplacer la technologie peut être relativement facile ; remplacer un réseau, beaucoup moins. »



