Avec « Le manager agentique », Dominique Mangiatordi signe un livre majeur
« L’IA ne remplace pas les managers ; elle transforme leur rôle », soutient Dominique Mangiatordi. Pour le fondateur d’Ai5, qui vient de signer « Le manager agentique », il est grand temps de repenser le management et l’organisation. Et plutôt que subir une révolution, l’auteur invite à la conduire.
« Vos meilleurs concurrents n’auront pas plus d’IA que vous ; ils auront des managers qui savent quoi en faire ! »
Le ton est donné. L’IA ne se limite plus à automatiser des tâches : elle redéfinit le rôle du manager. À l’heure où les agents IA deviennent de véritables collaborateurs capables d’analyser, décider et agir, une question s’impose : comment les dirigeants peuvent-ils transformer cette révolution en avantage concurrentiel ?
« L’IA ne remplace pas les managers ; elle transforme leur rôle », soutient Dominique Mangiatordi, fondateur et CEO d’Ai5 (groupe Ethias), dans l’ouvrage qu’il vient de publier : « Le manager agentique – Repenser le management et l’organisation à l’ère des agents IA » (Chronica).
L’organisation agentique va s’imposer. Ce n’est plus une hypothèse théorique. Le rapport « The agentic organization » publié par McKinsey en septembre 2025 affirme que l’IA introduit le plus grand changement organisationnel depuis les révolutions industrielle et numérique. L’étude décrit des entreprises qui passent progressivement de l’automatisation classique à des « usines d’agents », capables de gérer des processus métiers complets avec des équipes humaines réduites positionnées « au-dessus de la boucle ».
D’humains-opérateurs à humains-experts
Ce qui veut dire qu’une nouvelle architecture du travail se dessine, reposant sur des réseaux d’agents IA capables d’exécuter, de coordonner et d’optimiser des processus complets, sous supervision humaine. Dans ce changement de paradigme, « il y a un risque que le manager moderne devienne une simple interface », lance tout de go le professeur à HEC Liège, Solvay Business School et EDHEC Paris. Dans son livre, il partage plus de vingt ans d’expérience en entrepreneuriat technologique, transformation digitale et IA. Son constat peut effrayer : en 2030, le middle management n’aura plus besoin d’humains-opérateurs ; il aura besoin d’humains-experts.
« Je dresse un constat peu confortable, avoue-t-il en préface du livre. Depuis six ans, et évidemment plus encore depuis l’apparition de ChatGPT, dans les comités de direction et réunions de management où je suis convié, le discours sur l’IA est devenu central ; Il s’accompagne de nombreux projets pilotes et de rôles définis ou créés pour l’occasion : Chief AI Officer, AI Strategist, Head of AI… Pendant ce temps, rien ne bouge dans la couche de management qui doit porter l’IA en pratique ! »
Angle mort
Le middle-management en particulier serait en train s’évider. Pas d’un coup, pas de manière nette. Non, il s’érode, tâche par tâche, à mesure que des machines apprennent à faire ce qu’il faisait. Et la plupart des organisations ne le voient pas encore.
De fait. Si, aujourd’hui, il est question de pilotes, de feuilles de routes, de comités de direction et de budgets dédiés, les organisations sont plus floues pour préciser qui conduit la transition agentique comme un tout, pour permettre aux managers d’utiliser l’agentique dans leur quotidien. « Jamais une organisation n’aura fait autant pour une transformation dont personne, en son sein, n’est vraiment responsable », laisse tomber Dominique Mangiatordi.
Qu’on se comprenne bien : la transition agentique n’est pas absente des organisations. Elle y partout présente, mais en petits morceaux. Et c’est cette dispersion qui constitue l’angle mort. « Je vous pose clairement la question : qui, chez vous, est responsable de la mise en place d’une plate-forme agentique ? »
L’autre voie
Pour le professeur, nous sommes à la croisée des chemins. Tant qu’on cherche la cause de l’inertie, on multiplie les achats. Tant qu’on la cherche dans les budgets, on multiplie les enveloppes. Tant qu’on la cherche dans la volonté, on multiplie les séminaires d’engagement. « Aucun de ces multiplicateurs ne produit le déclic nécessaire. Ce qui le déclenchera est différent : la généralisation d’un nouveau rôle managérial, défini, mandaté, équipé : un rôle qui n’a pour fonction que de concevoir et conduire les flux hybrides de son propre périmètre. »
Et c’est là qu’on touche au cœur du livre. Le manager agentique se sera pas un héros, tout simplement parce que la transformation ne se confie pas à un héros ; elle se distribue à tous les managers. « Je suis convaincu qu’il n’y a pas un ou quelques managers agentiques par organisation, mais potentiellement autant qu’il y a des managers. Chaque chef d’équipe, chaque responsable de business unit, chaque membre du comité de direction, peut accéder à cette fonction sur son propre périmètre : à condition qu’on lui en donne les moyens ! »
Et Dominique Mangiatordi de préciser : donner à chaque manager les moyens de devenir manager agentique de son périmètre c’est respecter son métier en l’étendant, et non en le contournant.
« A mon avis, c’est ce dernier point qui sépare la vision du livre de la plupart des réalités actuelles de l’IA en entreprise ». De fait, dans la plupart des discours c’est ‘adapte-toi ou disparais !’ Soit une vision assez stressante de l’IA. Ce livre propose une autre voie, plus engageante : ‘adapte-toi pour obtenir plus de leviers qu’avant !’
Pas un contournement de la direction IT
Le « redéploiement » que propose Dominique Mangiatordi se construit sur cinq mouvements, décrits précisément dans l’ouvrage. Où l’on apprend, parallèlement, que le manager agentique n’est pas un contournement de la direction IT : c’est son meilleur client interne, à condition que la plateforme lui donne l’autonomie locale. Car il faudra toujours coder, activer, intégrer, sécuriser…
La vraie question sera : par où commencer ? Le succès c’est un premier flux hybride, simple, qui tourne en production, sur un périmètre réel : un agent qui agit, un humain qui arbitre, des dossiers vrais, des résultats mesurés. Pas une démonstration, pas un PoC. Avec de la gouvernance et des indicateurs de performances spécifiques. « Le jour où ce flux tourne, votre transformation a commencé. On ne prend pas la mesure de l’agentique avec une roadmap ; on la ressent par un premier succès ! »
L’IA n’a pas remplacé le métier, elle l’a déplacé vers le haut de l’haltère
Et là, le livre devient fil conducteur, en proposant les premiers gestes à poser, jusqu’au timing. Dominique Mangiatordi propose de s’engager par vagues dans un espace temporel précis. On comprend qu’il ne s’agit pas de se précipiter, ne pas confondre « activité » et « progrès ».
« Les organisations qui arrivent au bout sont celles qui acceptent la durée, qui tiennent la séquence et qui ne laissent jamais s’éteindre l’engagement initial. Festina lente, disait Auguste : hâte-toi lentement ! »
A la clé, une organisation qui a changé de forme. Avec moins d’inertie hiérarchique, plus d’orchestration, de conception, de gouvernance. Ce qui veut dire, encore, que l’IA n’a pas remplacé le métier, elle l’a déplacé vers le haut de l’haltère : là où le jugement, l’arbitrage, la conception, le discernement ne sont pas encore « routinisables ».
« Je fais le pari que, dans les années qui viennent, manager agentique ne désignera plus une avant-garde, mais l’essentiel des cadres des entreprises performantes, conclut Dominique Mangiatordi. La seule décision qui compte vraiment, aucune méthodologie ne peut la prendre. C’est commencer. Commencer tout de suite ! »
Alain de Fooz

