La solitude est exploitée parce qu’elle est rentable. Un scandale moral autant que sanitaire
Le développement des compagnons IA est l’ultime étape du capitalisme de la solitude. Tel est le point de vue de Paul Klotz, qui vient de publier un intéressant rapport sur la question de l’isolement à la Fondation Jean Jaurés. « L’isolement est le fonds de commerce des outils numériques ! »
Dans une interview accordée au Monde, l’essayiste, haut fonctionnaire et expert associé à la Fondation Jean-Jaurès définit le « capitalisme de la solitude » comme un système économique dans lequel la solitude est passée du statut de phénomène non intentionnel à celui de ressource délibérément recherchée et exploitée.
« Augmenter l’isolement, c’est augmenter la consommation numérique. » Et pour augmenter leurs profits, les réseaux sociaux, désormais rejoint par les sociétés éditrices de compagnons IA, travaillent activement à renforcer l’isolement de la population, défend-t-il.
Alors que le procès de Meta, accusé d’avoir délibérément rendu les adolescents addictifs à Facebook et à Instagram, bat son plein aux Etats-Unis, le document arrive à propos. Il détaille la montée de l’isolement partout dans le monde et la manière dont les sociétés numériques, sous couvert d’abord de renforcer le lien social, puis désormais de fournir des compagnons personnalisés, œuvrent activement à l’accélération de la tendance. Ces dernières représenteraient « l’ultime étape » d’un système économique entièrement fondé sur la destruction des liens : le « capitalisme de la solitude ».
L’isolement, une ressource recherchée
C’est le paradoxe de notre époque. Jamais les possibilités de se connecter les uns aux autres n’ont été aussi larges ; jamais, non plus, le sentiment de solitude n’a été aussi grand.
L’isolement est le mal du siècle. Et s’il a toujours existé, il change de forme. Tandis qu’il était autrefois un résultat non intentionnel des dynamiques du capitalisme, il tend à en devenir une ressource recherchée. « C’est là, invite Paul Klotz, qu’est la thèse de ce rapport. Force est de reconnaître qu’on est loin de la solitude défendue des stoïciens aux penseurs du Moyen Âge chrétien, des philosophes des Lumières à ceux de l’existentialisme, qui traduit une disposition de l’esprit dans laquelle la conscience de soi est possible. »
Quand le piège se referme…
L’isolement social est la conséquence directe de la maximisation du temps d’usage de l’utilisateur. Avec les IA, on franchit une étape de plus. Paul Klotz parle de « lock-in », un enfermement qui ne repose pas sur des critères fonctionnels et techniques, mais sur un lien affectif savamment construit, écrit-il.
C’est là que le piège se referme : un enfermement ne repose pas sur des critères fonctionnels et techniques, mais sur un lien affectif savamment construit. « On ne produit jamais davantage de données personnelles que lorsque l’on se confie à un compagnon IA par manque de relations extérieures suffisantes et de confiance ! »
La description du phénomène est intéressante. En quelques années à peine, nous sommes passés imperceptiblement de l’économie de l’attention à l’économie de la relation.



