Avec « Je suis Romane Monnier », Delphine de Vigan signe un roman subtil sur nos existences numériques
Un roman qui traite des traces qu’on laisse. Nos traces numériques. Que disent-elles de nous ? Gallimard nous propose un livre subtil et sensible sur un sujet qui pose mille questions.
C’est l’histoire d’un lien singulier qui se noue entre deux inconnus. Une reconnaissance réciproque, une fraternité impalpable. Du moins est-ce là une des façons possibles de récapituler ce beau roman, sensible et inquiet comme le sont souvent les fictions de Delphine de Vigan. Qui montre ici autant de délicatesse dans l’art du portrait que de grande acuité dans le tableau critique -mais jamais acrimonieux- de nos vies à l’ère numérique.
Avec « Je suis Romane Monnier », Delphine de Vigan propose un roman résolument ancré le numérique. L’histoire d’une jeune femme, Romane, 29 ans, qui disparaît volontairement après avoir confié son téléphone et ses codes à Thomas, un inconnu rencontré dans un bar. De cette femme, il ne reste que des traces numériques : messages, photos, notes, enregistrements. Intrigué, Thomas se plonge dans cette mémoire fragmentée. Ce qui commence comme un jeu se transforme peu à peu en enquête intime, puis en miroir de sa propre vie.
Et c’est là que cela devient intéressant. Car, à travers cette disparition, le roman questionne notre rapport à l’identité, à la mémoire numérique tout autant qu’à l’effacement social. Car on laisse de plus en plus de traces. Une surabondance, d’ailleurs, qui nous submerge. Dans laquelle il est difficile de distinguer l’essentiel de l’accessoire. Parce qu’un smartphone contient tout, le plus trivial, le plus anecdotique, mais aussi le plus important et le plus fondateur.
L’effritement de la mémoire
Romane devient insaisissable, démontrant que la surabondance de traces numériques ne révèle pas forcément l’essentiel d’une personne. C’est la subtilité de ce roman, qui interroge si l’existence humaine se résume à nos données numériques, où le plus intime est noyé dans le trivial.
Sous ses dehors ludiques, ce roman intègre au récit classique à la troisième personne les formes des textos, vocaux et autres écritures employées aujourd’hui dans les échanges dématérialisés. Tissant diverses lignes narratives -et emboîtant autant de versions de la réalité-, c’est aussi une vaste réflexion sur l’effritement de la mémoire, de la vérité et, en fin de compte, de nous-mêmes.
Distinguer le vrai du faux
Et la vérité dans tout cela ? Dans une interview à Gallimard, Delphine de Vigan expliquait que nous vivons plus que jamais dans une époque où la vérité représente un enjeu majeur. Pour elle, nous sommes entrés dans un monde sans vérité, où il sera bientôt impossible de la distinguer du mensonge.
« La vérité des faits, de l’Histoire, la vérité des images… tout cela risque de nous échapper au profit de récits alternatifs et d’images générées par l’IA. Devoir douter de tout nous rendra la vie bien compliquée ! Nous abritons sans doute chacun(e) notre part d’ombre, mais à titre collectif, pour faire société, nous devons pouvoir distinguer le vrai du faux… »

