Un essai salutaire qui explore l’impact des IA génératives au regard de l’histoire de l’évolution humaine
Pas un livre de plus sur le thème de « l’IA qui va tout changer », mais un outil pour revisiter nos propres certitudes. Et donc sur l’opportunité à changer. Voir le monde autrement. Avec « Sam Altam l’a tuER », Philippe Deliège propose un -salutaire- renversement de perspective.
« Sam Altam l’a tuER », un titre sous forme de clin d’œil. Au départ d’un message écrit sur une vitre par une main ensanglantée comportant une faute d’orthographe, l’avocat Jacques Vergès en avait fait la base d’une magistrale plaidoirie, puis un livre. C’était en 1991.
Un livre, ici aussi. Mais pas de corps, pas de mort. Les IA génératives ne tuent pas. Pas de sang, donc. N’empêche. Le 10 avril dernier, Daniel Moreno-Gama, 20 ans, lançait un cocktail Molotov contre la propriété de Sam Altman, dans le quartier chic de Russian Hill à San Francisco. Derrière l’acte, un jeune « doomer » convaincu que l’IA va exterminer l’humanité. Il se revendiquait du « jihadisme butlérien » -une référence à l’univers du roman de science-fiction « Dune », où les humains entrent en guerre contre la suprématie des machines pensantes.
Certes, on pourrait disserter à l’infini sur la domination géopolitique, voire la menace existentielle d’une superintelligence, en passant par le risque de suprématie algorithmique et idéologique. Pragmatique, Philippe Deliège se pose, lui, en observateur. « Et si, pour mieux prédire notre lendemain, nous décidions d’observer et de comprendre notre lointain passé ? », invite l’auteur et conférencier en guise d’introduction à son ouvrage, paru aux Editions Vérone.
Un bouleversement anthropologique et politique
Un essai, donc. A considérer comme une plongée dans les grands récits de l’humanité pour mettre en lumière le changement fondamental que le monde vit aujourd’hui, explique-t-il. Car il y a bien une révolution de l’IA, de l’IA générative en particulier. Et les questions sont nombreuses. Faut-il résister ? Si oui, comment ? Ou comment s’adapter ? Comment, aussi, trouver sa place dans cette nouvelle ère de l’humanité ?
En prenant place dans chaque interstice de nos vies, en suppléant progressivement chacune de nos actions et de nos réflexions, l’IA générative procède à un bouleversement anthropologique et politique sans précédent, ébranlant sans bruit les fondements de notre contrat social.
Pour Luc Julia, qui a préfacé l’ouvrage, le projet est né d’un malaise diffus et d’un enthousiasme profond de l’auteur. Le malaise vient du décalage grandissant entre la vitesse réelle des mutations numériques -dont l’IA générative n’est que la pointe visible- et la lenteur obstinée avec laquelle nos discours, nos organisations et nos modèles mentaux continuent de fonctionner comme si nous étions encore au siècle dernier, explique le co-créateur de Siri.
« Dès que l’on cesse de plaquer des schémas dépassés sur le réel, observe l’auteur, on voit apparaître des dynamiques d’adoption fulgurantes, des usages créatifs, des communautés qui se structurent spontanément autour de nouveaux outils. »
L’oralité, notre « nous » profond
L’IA est partout. En projetant le lecteur vers 2037, on détecte un ensemble de lignes de force déjà à l’œuvre : le retour en puissance de l’oralité, la présence constante de médiations algorithmiques dans nos échanges, la reconfiguration des rôles entre individus, collectifs et institutions.

Philippe Deliège : « Lorsque les innovations s’alignent sur les besoins fondamentaux, la résistance s’efface, et c’est parfois la brutalité de l’adoption qui désarçonne les institutions. »
Avec l’IA générative, défend Philippe Deliège, l’oralité est en train de supplanter l’écriture. « Notre ‘nous’ profond passe par l’oralité ! ». Sur l’échelle du temps, Gutemberg ne sera bientôt plus qu’une parenthèse, professe-t-il. Et tant mieux ! Là où l’impression a pu être accusée un temps de limiter le discours public à ceux qui détenaient les facultés d’écrire et d’imprimer, aujourd’hui, avec l’IA et déjà à travers les réseaux sociaux, tout le monde voit ses propres capacités de diffusion démultipliées. « Nos universités l’ont bien compris, maintenant qu’elles accordent plus d’importance à l’oralité pour les examens ! »
C’est là que l’on peut parler d’un renversement de perspective. Philippe Deliège se veut résolument optimiste. La prétendue « résistance au changement » ne se situe pas là où on le croit. Elle se loge dans nos habitudes de pensée, nos modèles économiques, nos cultures de pouvoir, bien plus que dans les comportements quotidiens des personnes. Il suffit de voir l’enthousiasme de tout un chacun à utiliser un outil comme ChatGPT.
« Comme Jobs avec Apple ou Musk avec Tesla, Sam Altman a fait de ChatGPT un produit incarné, un produit né parfait. Ca fonctionne, c’est simple, pas besoin de formation donc, et c’est matériellement accessible! Ca ne peut donc que marcher! »
Effets surprises
On l’a compris, cet ouvrage propose un renversement de perspective. Plutôt que de considérer l’IA et la digitalisation comme des forces externes auxquelles il faudrait « préparer » la société, Philippe Deliège invite à les regarder comme des révélateurs de nos besoins les plus anciens : parler, raconter, appartenir à une communauté, coopérer à distance, simplifier ce qui est inutilement complexe. « Lorsque les innovations s’alignent sur ces besoins fondamentaux, la résistance s’efface; c’est parfois la brutalité de l’adoption qui désarçonne les institutions. »
On peut aussi voir « Sam Altam l’a tuER » comme un manifeste pour d’autres stratégies d’action. L’essai explore l’idée que l’on ne change pas durablement un monde par des plans linéaires, des tunnels de « nurturing » ou des campagnes pédagogiques rassurantes, mais par des effets de surprise, des écosystèmes de valeur partagée, des « coups de billard à trois bandes » où chacun trouve son intérêt sans que personne n’ait été « convaincu » au sens traditionnel du terme.
Le temps est venu de douter… de nos vieux réflexes
Bref, à travers des exemples issus du numérique, du marketing et de l’économie de plateforme, l’auteur esquisse une manière plus organique de penser la transformation. Par intrication des acteurs plutôt que par injonction descendante. « Je m’attends à une explosion de créativité, à une redistribution du savoir ! »
Le temps est venu de douter, non du futur, mais de nos vieux réflexes explicatifs et à regarder autrement les usages déjà là autour de nous, conclut Philippe Deliège. « Ce livre, alors, aura rempli son rôle : non pas rassurer, mais donner envie d’habiter activement ce monde qui se recompose, plutôt que de le subir en invoquant, encore une fois, la résistance au changement ! »
Alain de Fooz


