« Il est temps d’intégrer la durabilité dès la conception des projets numériques ! »
Les initiatives qui ont du sens enthousiasment naturellement les équipes. Et la durabilité, par-delà la conformité, en a, a assuré Laurence Mathieu, CEO, Keyes, lors des Sustainable IT Days.
° Comment, aujourd’hui, qualifieriez-vous l’engagement des entreprises en matière de numérique responsable ?
« L’engagement varie d’un secteur à l’autre. Les entreprises soumises à des obligations régulières de reporting sont davantage conduites à intégrer ces enjeux à leur fonctionnement. Keyes est un bon exemple, en raison notamment de son actionnaire principal, assez tôt concerné par le reporting CSRD.
« Les enjeux climatiques reviennent avec force dans les préoccupations des entreprises. Les événements observés ces dernières années, comme les inondations en 2021 et les feux de forêt l’été passé, rendent ces enjeux tangibles et difficiles à écarter. Aussi, les entreprises doivent pouvoir expliquer leur impact, qu’il soit positif ou négatif, et tenir compte des conséquences de leurs activités.
« Le secteur du numérique est tout autant concerné. Même si leur activité n’est pas directement assimilée à une activité industrielle, des problèmes récurrents liés au climat peuvent affecter leur robustesse et leur capacité à se projeter dans l’avenir. La prise en compte de ces facteurs devrait figurer à l’agenda de chaque entreprise. »
° Observez-vous une différence entre privé et public, voire entre secteurs et donc activités ?
« Je pense que les obligations dépendent davantage des secteurs et de leurs cadres réglementaires que d’une distinction simple entre public et privé. De toute évidence, les secteurs essentiels et les secteurs régulés sont particulièrement concernés.
« Sans trop schématiser, le secteur public agit comme un régulateur et un planificateur qui fixe les règles du jeu de la durabilité, tandis que le secteur privé agit comme un exécutant et un innovateur, poussé par la concurrence et la nécessité de survivre économiquement dans un monde aux ressources limitées. Ceci dit, il y a convergence, les deux secteurs étant amenés à collaborer davantage… »
° Il existe un label de numérique responsable. Est-il un argument fort ? Joue-t-il en faveur des appels d’offres ? Ou répond-t-il davantage à une conviction ?
« Je constate une évolution nette du rôle des critères ESG dans les relations commerciales. Voici quelques années, ils pouvaient constituer un avantage supplémentaire et aider une entreprise à mieux se positionner. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus intégrés aux exigences de base, notamment dans les cahiers des charges.
« Le label numérique responsable s’inscrit dans cette tendance : il ne serait plus nécessairement un facteur de différenciation à lui seul, mais l’absence de garanties ou d’éléments probants peut fragiliser une candidature. Je parle d’évolution parce que la présence d’engagements déclaratifs ne suffit pas, ne suffit plus. Des audits, des contrôles et des vérifications sont nécessaires pour s’assurer que les démarches annoncées sont effectivement mises en œuvre. »
° Qui sont les porteurs du projet ? Notez-vous une évolution dans les mentalités ?
« La place accordée à ces sujets varie selon les clients, les secteurs et les cultures d’entreprise. Pour certains clients, la transformation numérique responsable correspond à une conviction plus forte qu’une simple exigence de conformité. J’observe aussi que des entreprises, y compris Keyes, disposent désormais de départements dédiés à la durabilité au sens large, au-delà des seuls enjeux climatiques ou environnementaux. Ces démarches s’accompagnent de reporting, de contrôles et de vérifications.
« Bien évidemment, les mentalités ont évolué au fil des dernières années, même si une période d’incertitude a pu ralentir l’attention portée à certains principes de durabilité. Les événements climatiques et les préoccupations de l’opinion publique contribuent, à replacer ces enjeux dans le quotidien des entreprises. »
° Suivez-vous d’un point de vue opérationnel les entreprises dans leur démarche ?
« A ce jour, Keyes n’accompagne pas directement ses clients, sous la forme d’un service de conseil payant spécialisé en durabilité. Pas de prestations, donc. En revanche, la question de la durabilité fait l’objet d’échanges ponctuels avec les clients intéressés par les pratiques internes de l’entreprise ou qui demandent des précisions à ce sujet.
« En interne, l’entreprise a elle-même fait appel à des spécialistes pour mettre en place son reporting CSRD. Keyes sollicite également des prestataires externes pour certaines missions, par exemple des audits énergétiques de bâtiments ou de centres de données, afin de repérer des améliorations possibles et de renforcer sa conformité. »
° Votre position pourrait-elle évoluer ?
« Oui. Il n’est pas exclu que nous proposions des services de conseil sur l’impact ESG, voire que nous proposions à l’avenir des solutions technologiques. Déjà, nous proposons des formations en cybersécurité et en prévention des risques. De la même façon, des pratiques responsables pourraient être promues en matière de programmation et d’utilisation de l’IA.
° Aujourd’hui, la transformation des intentions stratégiques en actions durables est le principal défi des organisations modernes. Comment, selon vous, intégrer la durabilité aux projets de transformation numérique ?
« Les considérations de durabilité devraient être intégrées plus systématiquement dès la définition des projets numériques, plutôt qu’ajoutées en fin de parcours. Aussi, je parlerais plutôt d’évolution et non de transformation, afin d’inscrire la démarche dans la durée. »
« Les demandes des clients portent souvent sur la mise en place de nouveaux services ou processus, par exemple pour fidéliser des publics ou atteindre une clientèle précise. Dans ce type de projet, les choix de conception peuvent aussi tenir compte des attentes du groupe cible. Une application mobile ou un agent numérique peut ainsi être élaboré avec une attention explicite à son impact environnemental et aux pratiques utilisées pour le développer. »
« Cette approche, malheureusement, n’est pas encore suffisamment répandue. Et c’est dommage. Pourquoi ne pas l’ intégrer à la méthode de définition des processus et des nouvelles applications ? La responsabilité numérique pourrait alors participer à la qualité du projet et, dans certains cas, constituer un élément distinctif auprès de publics sensibles à ces enjeux. »
° De fait. Mais à qui reviendrait cette decision ?
« Comme il s’agit de faire évoluer les pratiques au sein d’une entreprise, l’impulsion doit venir de la direction : le leadership donne le cap et montre l’exemple. Il faut ensuite mobiliser les équipes et traduire les orientations en règles applicables.
« Cette démarche implique notamment :
- un cadre clair et des règles compréhensibles ;
- des formations et des explications régulières ;
- des vérifications pour s’assurer que les pratiques suivent les engagements ;
- une communication suivie, à tous les niveaux de l’organisation ;
- un rôle actif des managers, présentés comme les gardiens des valeurs de l’entreprise.
« Les initiatives qui ont du sens enthousiasment naturellement les équipes. Celles-ci permettent de relier le travail quotidien à une finalité plus large que la seule dimension technique ou l’impact technologique immédiat.
° Bref, à vous suivre, il s’agit d’aller par-delà de la conformité ?
« Absolument. Ce qui veut dire intégrer la durabilité dès la conception des projets numériques et soutenir cette démarche par un leadership visible, des règles claires, de la formation et une communication répétée. »


