Une analyse minutieuse et critique des caractéristiques des IA génératives ainsi que de la rupture anthropologique à l’œuvre

Irons-nous jusqu’à « réduire l’humanité humaine à néant » ? Héraut du courant technocritique, le philosophe, spécialiste du numérique, Eric Sadin signe son livre le plus subversif. « Le Désert de nous-mêmes » est un cri.  

Sans doute, un jour, on se situera dans le temps en évoquant l’ « ante-ChatGPT » et le « post-ChatGPT ». Là, c’est encore trop récent. Trois ans. Et pourtant. Fin 2022, nous n’avions pas idée de l’impact des IA génératives.

Désormais, explique Eric Sadin dans son livre (éditions L’Echappée), il est demandé à des systèmes de prendre le relais de nos facultés les plus fondamentales -en premier lieu celle de produire du langage et des symboles. Comment ne pas saisir l’ampleur des conséquences sociales, culturelles et civilisationnelles induites ?

Soyons clairs : la question n’intéresse que peu. Le flux de milliards qui inonde le marché de l’IA a d’autres urgences, d’autres enjeux surtout. Car la question de l’IA ne se pose pas sous l’angle d’une comparaison coûts-bénéfices. « Il est temps d’oublier la rhétorique sempiternellement conjuguée au futur et, de ce fait, sans engagement, adoptée par les thuriféraires de l’IA », recommande le philosophe.

La fin de l’« homo faber »

La vraie question, donc, pour celui qui a organisé « un contre-sommet de l’IA » à Paris, en février 2025, parallèlement à l’officiel, se pose en termes civilisationnels et anthropologiques. Avec l’IA générative et tout particulièrement le lancement de ChatGPT en novembre 2022, un « tournant intellectuel et créatif » de la technologie a été pris qui représente, selon l’auteur, « un seuil inédit dans l’histoire de l’humanité ».

Le philosophe ne se contente pas de critiquer la récupération capitaliste et ultralibérale d’une technologie dont les gains de productivité pourraient sembler pouvoir aboutir à une répartition et à un allégement du travail. Le cœur de sa démonstration porte sur la fin de l’« homo faber », celui qui trouve la justification de sa vie, son enrichissement personnel, dans le travail. Avec elle, c’est l’anhumanisation, la fin de l’humanité qui s’annonce.

La déprise de nous-mêmes

Le tableau est sombre. Pour Eric Sadin, la technologie va trop loin. On ne peut ainsi externaliser « la quasi-totalité de nos aptitudes » jusqu’à altérer « nos compétences neuronales, linguistiques et comportementales ». Le développement et l’adoption de l’IA, écrit-il conduisent à la « déprise de nous-mêmes ». Si donc l’humain est en danger, à travers ce qui le définit en propre, alors il faut raisonner en termes non pas de « régulation », mais de droits humains.

Couverture noire, sujet noir. Il est sûr que nous vivons un moment d’une extrême gravité, voyant l’automatisation, à terme intégrale, du cours du monde ne cesser de s’étendre. Or, à lire Eric Sadin, il ne s’agit nullement d’un projet de société démocratiquement décidé, mais du résultat des vues d’ingénieurs et de l’ambition sans limites de l’empire de la tech.