Il est urgent de lire -ou relire- « L’heure des prédateurs », de Giuliano da Empoli
« Nous sommes à la fois saturés de données et privés de sens », écrit l’essayiste Giuliano da Empoli. A l’heure où l’actualité s’affole, nous traversons une crise de sens. L’accumulation quantitative d’informations ne crée pas de certitude, elle engendre une nouvelle forme de chaos.
A priori, aucun lien entre la capture de Nicolás Maduro au Venezuela, l’interdiction de séjour aux Etats-Unis de Thierry Breton et l’essor de l’IA. Sauf pour qui a lu le dernier ouvrage de Giuliano da Empoli, écrivain essayiste et politologue italo-suisse.
Dans « L’heure des prédateurs » (Editions Gallimard), il décrit clairement le basculement civilisationnel que nous vivons. « On bascule dans un monde d’agression symbolique qui peut devenir physique et réel », écrit-il.
Loin des récits technophiles ou alarmistes, l’auteur dépeint un paysage où « la technologie ne se contente plus d’être un outil : elle devient une force politique, culturelle et même spirituelle. »
« Prime à l’agression »
« L’Heure des prédateurs », dernier ouvrage de Giuliano da Empoli -sorti en avril 2025 et déjà vendu à près de 200 000 exemplaires- repose sur l’idée centrale que nous serions revenus à une époque machiavélienne, peuplée d’acteurs politiques « borgiens ».
Difficile de le contredire. Ce week-end encore, on a vu un chef d’état exfiltré. Dix jours plus tôt l’artisan du DSA s’est retrouvé interdit de séjour aux Etats-Unis. Autre attaque en règle, celle des Big Tech bien décidés, ces dernières semaines, de s’en prendre aux règles en place à moindre coût… Chaque jour qui passe, on vit un peu plus la montée en puissance des autocrates et des magnats de la Tech, analyse Giuliano da Empoli. Pour lui, le monde actuel est marqué par une « prime à l’agression ».
Chaque matin, analysait ce dimanche sur la principale radio publique française, c’est le même déluge informationnel. Ici, une attaque par drône durant la nuit, là une cyber-attaque. Dans le monde de l’entreprise, c’est la même violence, qu’il s’agisse d’OPA hostiles ou de désalliances du jour au lendemain, sans compter les déplacements de sites de production.
Au quotidien, de fait, nous sommes exposés à un flux hypnotique d’informations choquantes que nous n’avons pas le temps de prendre en compte dans la mesure où elles se renouvellent dans un déluge permanent.
La Tech devient une force politique, culturelle et même spirituelle
En même temps, plutôt que choquée, la société est divisée. Lasse des promesses non tenues des démocraties libérales, elle se laisse volontiers séduire par l’argument de l’efficacité : celle des dirigeants « qui font », des systèmes qui tranchent là où les nôtres s’essoufflent ou tergiversent.
Mais l’efficacité, si elle devient le seul critère du pouvoir, fait courir un risque insidieux : celui d’oublier que gouverner en démocratie ne signifie pas seulement produire des résultats, mais préserver un espace de liberté, de contestation, voire de conflit assumé.
Dans ce basculement civilisationnel, on voit que la Tech devient une force politique, culturelle et même spirituelle. Pour l’auteur, l’IA ne se contente pas d’accélérer les processus décisionnels ; elle redéfinit les règles du jeu. Elle centralise l’information, homogénéise la réalité à travers des modèles numériques. Elle tend surtout à imposer une logique autoritaire où seuls quelques acteurs -le plus souvent privés- détiennent les clés. Comme les « borgiens » -évoqués dans le livre-, ces nouveaux seigneurs prospèrent dans l’opacité et transforment leur capacité d’anticipation en pouvoir de domination.
Et l’auteur de dépeindre les dirigeants de la Tech comme des figures révolutionnaires, s’affranchissant des règles et érigeant un pouvoir numérique absolu. À l’instar de conquérants, ils entendent « balayer les vieilles élites politiques », imposer leur logique et substituer la puissance brute à l’institutionnalisme démocratique. Aujourd’hui, il y a confusion entre le civil, le politique et l’économique.
Saturés de données… et privés de sens !
C’est ainsi que l’IA bouleverse le rapport traditionnel entre information et incertitude. Autrefois, accumuler des données permettait d’anticiper l’avenir ; aujourd’hui, nous sommes submergés d’informations mais de moins en moins capables de prévoir ce qui vient. Le paradoxe est glaçant : plus la Tech progresse, plus notre vision du futur se brouille.
Ce décalage est au cœur d’une crise de sens : l’accumulation quantitative d’informations ne crée pas de certitude, elle engendre une nouvelle forme de chaos, dans laquelle se meuvent aisément les prédateurs du numérique. « Nous sommes à la fois saturés de données et privés de sens », écrit Giuliano da Empoli.
Quelle place réserver à l’homme dans des systèmes dominés par l’IA ? Comment préserver l’autonomie individuelle et collective face à des technologies qui tendent à homogénéiser et quantifier la réalité ?
Giuliano da Empoli y voit un défi existentiel : si nous choisissons de privilégier l’humain, il faudra accepter un coût en efficacité. À l’inverse, la soumission à l’IA promet des résultats plus rapides, mais au prix d’une perte de sens et d’un risque de chaos
Texte : Alain de Fooz – Photo : Francesca Montovani