Changement de ton au Forum INCYBER Europe 2026. Place à la maîtrise des dépendances numériques
La 18ᵉ édition du Forum INCYBER Europe a fermé ses portes sur un constat fort : l’urgence des enjeux cyber dans un contexte international sous tension. A la notion de sécurité, le principe de confiance s’impose.
Dans un contexte géopolitique tendu, le thème annuel de l’événement – « Sécuriser nos dépendances numériques »- a pris une résonance particulière, en particulier lors du Sommet d’ouverture de l’événement qui a accueilli de nombreuses personnalités du monde politique et de l’entreprise.
La sensibilité aux enjeux de souveraineté numérique a fortement progressé. 73% des dirigeants estiment que la dépendance aux acteurs non-européens est excessive, a montré une étude d’Opinionway menée à l’occasion du Forum INCYBER. Sur le terrain, c’est autre chose. Les PME, en particulier, accusent toujours un retard certain en matière de cybersécurité. Un quart seulement des entreprises a désigné un responsable de la sécurité des systèmes d’information. Bref, une prise de conscience, mais incomplète. Le plus souvent par manque de ressources.
Souveraineté, partie intégrante de notre ADN
L’édition 2026 du Forum a permis de revenir sur certaines tendances à l’œuvre sur le marché de la cybersécurité : développement du « by design », standardisation grâce aux nombreuses normes, automatisation, mais aussi « commoditisation ». Dans un tel contexte, le vrai différenciateur devient la « confiance numérique », qui doit être appréhendée de façon globale à travers l’ensemble de la « pile technologique », du semi-conducteur à la couche cognitive, en passant par les infrastructures physiques, les logiciels et les données.
Pour Henna Virkkunen, Executive Vice-President for Tech Sovereignty, Security and Democracy, European Commission, la technologie en soi n’est pas un bloc monolithique, mais un ensemble de composants qui fonctionnent en synergie. « Avec la cybersécurité comme point de convergence, le renforcement de notre souveraineté technologique devrait faire partie intégrante de notre ADN. Nous construisons une Europe plus indépendante, sans pour autant fonctionner en vase clos. »
Résilience et autonomie stratégique
Alors que les débats sur la souveraineté numérique sont souvent décalés par rapport aux réalités opérationnelles, les échanges ont témoigné d’une lucidité croissante et ont confirmé une prise de conscience partagée : maîtriser ses dépendances numériques est désormais une condition essentielle de résilience et d’autonomie stratégique.
« La souveraineté technologique signifie que vous possédez et contrôlez la technologie : vous la développez, vous disposez de personnel qui écrit des logiciels, mais aussi du matériel informatique ; vous maîtrisez les centres de données, les connexions et l’ensemble des opérations au niveau du produit », analyse Octave Klaba, CEO, co-founder, OVHCloud.
Dans cette perspective, Olivier Gavalda, General Manager, Groupe Crédit Agricole, rappelle l’ampleur des dépendances actuelles : 83 % de la dépense technologique européenne -cloud, logiciels, etc.- dépend d’acteurs américains, soit 264 milliards EUR par an. « Au Crédit Agricole, nous avons intégré dans nos politiques d’achat technologique une préférence européenne : nous privilégions les entreprises européennes lorsqu’elles sont en mesure d’offrir la même qualité de service. »
Comme l’a résumé Andy Yen, CEO, Proton, « il faut véritablement faire passer l’intérêt commun avant les intérêts nationaux individuels ».
Un noyau dur de quelques volontaires
Face à ces enjeux, l’Europe doit maintenant accélérer sa mue et assumer une nouvelle posture de puissance. « Non, l’Europe n’est pas une puissance : nous sommes trop lents, trop faibles et trop dispersés », a pour sa part martelé l’ex-ministre français Bruno Le Maire, qui a appelé le vieux continent à sortir du réflexe réglementaire. Les grandes stratégies industrielles doivent partir des besoins des entreprises et des engagements des industriels, seuls capables de sécuriser des investissements de long terme, pas d’être pilotées depuis Bruxelles avec des objectifs descendants.
Selon lui, de tels projets ne peuvent pas être portés efficacement par une Europe à 27, mais autour d’un noyau dur de quelques pays volontaires.
Pour relever ces défis, les échanges ont mis en avant plusieurs priorités : renforcer les capacités européennes, structurer des écosystèmes de confiance, accélérer l’innovation technologique, développer une culture commune de cybersécurité…
Confiance, un levier stratégique
La sensibilisation et la régulation jouent aussi un rôle essentiel comme ont pu le souligner Marie-Laure Denis et Vincent Strubel. La présidente de la CNIL est ainsi revenue sur l’utilité du règlement général sur la protection des données en soulignant qu’« il a une portée extraterritoriale qui en fait par nature un outil de souveraineté numérique, puisque son champ d’application ne se limite pas aux sociétés européennes, mais à tous les acteurs, même en dehors de l’Union Européenne, dès lors qu’ils veulent exploiter les données des Européens. »
De son côté, Vincent Strubel, General Manager, ANSSI, a posé une question essentielle aujourd’hui : « Comment reprend-on la maîtrise des risques liés à nos dépendances numériques ? » A l’entendre, « le sujet est de trouver quels sont les leviers dont des tiers non-européens peuvent faire usage pour contraindre nos usages du numérique sans que nous ayons voix au chapitre. Il faut trouver ces leviers, les identifier objectivement, savoir si c’est acceptable ou non, et savoir quelles mesures on met en place le cas échéant pour les contrer. »
L’enjeu n’est pas de viser une souveraineté absolue, mais de maîtriser nos dépendances. « La cybersécurité devient un levier stratégique : elle conditionne notre capacité collective à sécuriser nos activités, à préserver notre liberté d’action et à construire une autonomie européenne ouverte, fondée sur la coopération entre acteurs publics et privés », indique Guillaume Tissier, General Manager, Forum INCYBER.


