Mathieu Michel, « interdire n’empêche pas, interdire ne forme pas, interdire ne responsabilise pas »

Interdire les réseaux sociaux pour les moins de 15 ans ou pas ? La questuion fait débat. Et c’est normal. Mais n’est-ce pas agir à contre-courant d’un monde devenu numérique, questionne le député fédéral Mathieu Michel

« En Belgique, si l’on s’en tient au GDPR, les moins de 13 ans ne peuvent déjà pas consentir seuls à accéder aux réseaux sociaux. Vouloir aller encore plus loin, c’est agir à contre-courant d’un monde où le digital est partout : à l’école, dans les familles, dans les démarches administratives, dans l’information, dans la vie sociale. »

Suivrons-nous l’Australie, qui, la première, a interdit l’usage des réseaux sociaux aux mineurs ? Et la France qui s’oriente dans la même direction ? Ici et là, des projets de loi envisagent d’imposer aux plateformes une vérification d’âge drastique, allant jusqu’à l’utilisation de documents d’identité officiels couplés à la reconnaissance faciale par selfie, et même l’instauration de couvre-feux numériques. En Chine, le contrôle strict de l’internet permet une vérification de l’âge via des documents d’identité, avec des restrictions de temps quotidiennes pour les mineurs… A écouter Mathieu Michel, « interdire n’empêche pas, interdire ne forme pas, interdire ne responsabilise pas. »

« Pendant qu’on débat de nouvelles interdictions, pas un mot, ou presque, sur l’éducation à la citoyenneté numérique, s’insurge Mathieu Michel. Pas un mot sur l’apprentissage de l’esprit critique. Pas un mot sur la compréhension des algorithmes. Pas un mot sur la responsabilité individuelle en ligne ! »

Former, accompagner

L’argument souvent invoqué pour l’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans concerne l’immaturité avant cet âge. C’est négliger, nous montrent les travaux en neurosciences, que cette maturité n’est pleinement acquise qu’à… 25 ans. On peut donc craindre que les enfants tenus à l’écart des réseaux sociaux jusqu’à 15 ans ne les découvrent de façon tout aussi problématique. La solution est évidemment de prévoir une éducation à leurs usages et à leurs dangers avant qu’ils y aient accès. « On ne protège pas durablement en tenant à l’écart ; on protège en formant, en accompagnant, en responsabilisant », rappelle Mathieu Michel.

Le numérique n’est pas une parenthèse qu’on peut fermer à clé jusqu’à 15 ans. « C’est un fait de société. Et comme tout fait de société, il exige de l’éducation, pas des illusions de sécurité. »

Quid, aussi, de la sociabilité ? Les adolescents sont aussi en recherche de contacts avec lesquels ils vont pouvoir envisager de rompre avec le noyau familial sans se retrouver seul. C’est l’importance des « potes » à cet âge. Autrement dit, il est essentiel pour les adolescents d’avoir des contacts avec d’autres adolescents. Il a été montré que les réseaux sociaux jouent ce rôle. Ils permettent le renforcement des amitiés existantes et le maintien des échanges en cas d’éloignement physique.

Des espaces nécessaires

La question que les pouvoirs publics doivent se poser est donc la suivante : comment et où ces jeunes soudain privés de leurs outils de rencontre, d’échange et de renforcement de leurs amitiés vont-ils pouvoir se rencontrer, à un âge où ils commencent à réfléchir à la nécessité de se créer un réseau social alternatif à celui de leur famille ? Des espaces qui étaient traditionnellement disponibles aux jeunes ne le sont plus !

La question de l’interdiction divise, y compris au sein de la majorité Arizona. Certes, des sondages donnent une préférence à l’interdiction, y compris parmi les jeunes. Mais, comme le note Mathieu Michel, l’option « interdiction totale » n’est majoritaire que par rapport à l’option « statu quo ». Rien ne prouve que l’option « interdiction totale » serait majoritaire si un autre choix était proposé.

On sait aussi que d’autres options sont sur la table au niveau européen. On parle d’interventions en matière de conception et de limites algorithmiques, y compris la possibilité d’imposer aux réseaux bloqués le dégroupage et le paramétrage.

L’IA plus que les réseaux sociaux

Le renforcement des limites d’âge ne s’attaque pas au fonctionnement problématique des plateformes, dont les préjudices touchent toutes les classes d’âge, et pas seulement les plus jeunes. Faut-il pour autant se contenter d’attendre que de telles mesures finissent par être imposées par la commission européenne aux GAFAM ? Non, car il n’est pas possible de laisser les jeunes livrés aux puissances algorithmiques. « Certes, les interdits font partie de l’éducation, conclut Mathieu Michel. Mais que faut-il interdire et, surtout, qui doit le faire ? »

Il est à craindre que beaucoup d’enfants privés d’outils numériques de communication avec leurs pairs, et en possession de smartphones, ne cherchent à compenser les communications avec ceux-ci par des communications capables d’en simuler l’illusion : c’est le risque de l’utilisation de compagnons digitaux générés par l’IA, capables de créer l’illusion d’être une vraie personne et d’alimenter des échanges sans fin qui éloignent plus encore de toute sociabilité que les réseaux sociaux.

Là encore, la responsabilité des politiques est accablante : ce n’est pas une loi visant à interdire l’utilisation des réseaux sociaux qu’il faudrait prendre, mais une loi visant à la fois à réguler l’usage des IA génératives pour les plus jeunes et promouvoir une éducation au numérique dont l’IA n’est que la manifestation actuelle la plus spectaculaire.