Une externalisation qui illustre une évolution vers des structures hybrides

Le transfert annoncé de 140 collaborateurs de la BIL vers Kyndryl n’est pas un épiphénomène. Il s’inscrit dans une logique plus large observée dans plusieurs établissements financiers européens confrontés à une pression croissante sur les coûts, à l’automatisation des opérations et à la rationalisation des fonctions support.

« Environnement marqué par des transformations technologiques rapides », « modernisation des fondations technologiques de la banque », « engagement dans la durée pour plus de résilience »… Les arguments sont connus, le discours aussi. L’opération à la BIL, qui devrait se traduire par le transfert en septembre prochain de 140 collaborateurs chez Kyndryl, partenaire de la banque depuis 2013, est encore conditionnée à l’approbation des autorités de régulation.

« S’associer à Kyndryl nous permet de nous moderniser à la cadence requise, tout en restant concentrés sur notre mission essentielle : servir nos clients et soutenir l’économie luxembourgeoise », commente Jeffrey Dentzer, Chief Executive Officer, BIL.

Pour Petra Goude, President for Strategic Markets, Kyndryl, la transformation va bien au-delà de la technologie. « Il s’agit de repenser les modes de fonctionnement, de renforcer la confiance et d’accélérer la prise de décision à l’aube d’une nouvelle ère de l’IA agentique, afin de contribuer à la création d’une plateforme bancaire plus agile, résiliente et moderne pour le Luxembourg. »

Cloud et IA agentique

Dans ce schéma, tel que présenté par les deux entreprises, Kyndryl agira désormais comme « un partenaire intégré et responsable, accompagnant des éléments clés du parcours de modernisation technologique de la BIL. » Ce partenariat renforcera également les ambitions de la BIL en matière d’IA, en complément des initiatives déjà menées au sein de l’écosystème d’innovation luxembourgeois, notamment en collaboration avec les institutions académiques et les autorités de régulation.

Parallèlement à sa transformation technologique, la BIL continue d’améliorer l’expérience client grâce à l’innovation digitale. En 2025, la Banque a accéléré sa transformation digitale avec l’ambition d’offrir une expérience bancaire unique de bout en bout.

La BIL a étendu ses services en accès direct via l’onboarding digital, la signature électronique et la souscription en ligne de produits d’épargne, simplifiant les interactions clients et améliorant l’efficacité opérationnelle. Elle a également lancé « Berry », le premier assistant bancaire virtuel au Luxembourg basé sur l’IA, offrant aux clients un accompagnement plus rapide et intuitif directement via sa plateforme BILnet. À l’avenir, Kyndryl accompagnera la BIL dans l’adoption du cloud et de l’IA agentique afin de renforcer encore la différenciation de l’expérience client.

Un cycle arrivé à maturité

Le secteur financier luxembourgeois souffre. Notamment en raison de ses salaires -les plus élevés d’Europe. Et du contexte : IA, DORA, démocratisation du cloud… On parle d’un « grippage » du marché de l’emploi IT, particulièrement perceptible dans les métiers intermédiaires. Pendant plus d’une décennie, le Luxembourg a bénéficié d’un contexte exceptionnel : croissance forte de la finance, digitalisation accélérée, pénurie chronique de compétences et multiplication des projets réglementaires. Les entreprises recrutaient massivement et les profils IT pouvaient évoluer rapidement d’une structure à l’autre.

Ce cycle semble désormais arriver à maturité. Les grandes institutions financières recherchent aujourd’hui davantage de flexibilité. L’objectif n’est plus seulement de recruter, mais d’optimiser les coûts opérationnels tout en maintenant la capacité d’innovation. L’externalisation devient alors un levier stratégique plutôt qu’un simple outil de réduction budgétaire.

Vers des structures hybrides

Le phénomène est renforcé par l’évolution technologique elle-même. L’industrialisation du cloud, la généralisation des plateformes SaaS et les progrès rapides de l’IA modifient profondément les besoins en ressources humaines. Certaines tâches historiquement réalisées localement peuvent désormais être automatisées ou centralisées.

Ce transfert de la BIL vers Kyndryl n’est donc pas un épiphénomène. Selon l’étude « Sourcing Strategies Survey » publiée par PwC Luxembourg, 90 % des acteurs de la place financière luxembourgeoise externalisent désormais une partie de leurs activités. Le phénomène touche aussi bien les infrastructures IT que le support applicatif, la cybersécurité ou certaines fonctions de développement logiciel.

Qui plus est, la mise en conformité avec DORA, les exigences de cybersécurité, les contraintes ESG ou encore la modernisation cloud exigent des investissements massifs. Dans ce contexte, le modèle traditionnel de grandes équipes IT internalisées devient plus difficile à maintenir. Les banques privilégient désormais des structures hybrides, combinant un noyau stratégique interne et des ressources externalisées auprès de prestataires ou centres de services nearshore.

« Marché saturé »

Pourtant, cette dynamique masque une fragmentation croissante du marché. Les profils hautement spécialisés en cybersécurité, architecture cloud, IA ou gouvernance des données restent rares et recherchés. À l’inverse, les fonctions plus généralistes -support, développement standardisé, maintenance applicative ou testing- subissent une pression importante liée à l’automatisation et à l’offshoring. Sur les forums spécialisés et les communautés professionnelles, la polarisation est palpable.

Plusieurs discussions sur Reddit consacrées au marché luxembourgeois évoquent explicitement des gels de recrutement, des licenciements et des transferts d’activités hors du pays. Certains professionnels parlent d’un « marché saturé », d’autres décrivent des salaires sous pression ou des recrutements désormais orientés vers des profils plus juniors et moins coûteux. C’est aujourd’hui clair : les institutions financières ne cherchent plus seulement à réduire leurs coûts, mais à se transformer via des partenariats technologiques.