LOUIS COLLETMardi 8 Novembre 2011
Au service de ses clients, eux-mêmes au service des citoyens. En innovant, constamment. Sans tabou, Louis Collet, ICT Manager au SPF Finances, aborde la question de l’externalisation, du cloud computing. Mais aussi de la relation qu’entretient le service ICT avec les métiers, des responsabilités à se partager. Maître mot: valeur.° Peut-on dire, aujourd’hui, que le profil d’un CIO du secteur public est différent de celui d’un CIO du secteur privé?
«Comme mes collègues des autres SPF, j’ai un mandat de six ans, avec évaluation tous les deux ans par le président du comité de direction, en l’occurrence Hans D’Hondt, et le ministre. J’ai donc des engagements en termes de résultats. En ce sens, j’estime que mon statut de CIO n’est guère différent que celui de mes homologues dans le secteur privé.... Cette volonté de responsabilisation date de 2001; elle s’inscrit dans la réforme COPERNIC, visant à déterminer l'ensemble des changements nécessaires au niveau du personnel, des moyens informatiques et des méthodes de travail pour créer un meilleur environnement de travail pour les fonctionnaires et, in fine, offrir un meilleur service aux citoyens. Et c’est fort bien. Les Pays-Bas ont fait un pas de plus, en étirant le principe de mandat aux responsables du développement et des opérations. Personnellement, j’aurais préféré qu’il en aille de même en Belgique. Ma position serait... plus confortable!»
° Les contraintes d’un CIO du secteur public sont néanmoins différentes, ne serait-ce qu’en raison de la nature des marchés publics?
«C’est vrai. Bien qu’expérimenté en la matière pour avoir géré quelques centaines de marchés au long de ma carrière, je constate que la fonction d’achat devient de plus en plus juridique. Cela dit, cette tendance n’est pas propre aux marchés publics; elle révèle plutôt l’évolution de la société d’une manière générale. De là, par conséquent, une forte jurisprudence, qui se traduit par une complexité croissante. Et comme nous sommes tenus de travailler sur base de délais et de prix fixes, vous imaginez les contraintes du système...
«S’il manque une seule signature, l’offre est automatiquement rejetée. Elle le sera aussi si l’offre est un rien supérieure au mandat du signataire. De même, nous avons dû exclure des offres dont certains montants avaient été libellés -par erreur- en dollars... C’est la loi! Pour nos candidats fournisseurs, c’est d’autant plus frustrant que la préparation d’une offre peut réclamer plusieurs semaines de travail. Je note aussi une augmentation des recours au Conseil d’Etat. Si la rigueur est nécessaire, j’ai parfois le sentiment que l’on passe de plus en plus de temps à travailer sur la forme des dossiers, au détriment du fond, ce qui nous éloigne de notre mission initiale.» ° Justement, comment définissez-vous votre mission?
«Nous sommes au service de nos utilisateurs, nos clients internes, pour les aider à se mettre eux-mêmes au service de leurs propres clients, à savoir les citoyens. Duale, cette relation est très saine. Nous participons à l’amélioration du service; nous proposons des pistes d’évolution tout en analysant attentivement celles que les métiers nous remontent.
«Reste à bien répartir les responsabilités. Si nous nous chargeons du développement et de la production, les phases d’analyse fonctionnelle reviennent aux métiers. Pour moi, ce sont les métiers les mieux placés pour juger une application, donc tester et valider nos développements. Bien qu’absolument nécessaire, l’implication des métiers n’est, malheureusement, pas toujours bien assimilée. Ou bien acceptée. C’est une surcharge de travail, je le conçois. Mais c’est aussi une source de productivité, d’efficacité et de confort par après...» ° Quid des budgets? Vous demande-t-on aussi de faire plus avec moins?
«Depuis COPERFIN, nous avons pu mener de grands projets, de grandes réformes où l’ICT a littéralement agi comme un brise-glace. Plus que technique, le défi était organisationnel, voire culturel. Il a fallu impliquer tant les gens de la technique que les gens des métiers.
«Les budgets ont suivi parce que des objectifs ambitieux ont été fixés. Et atteints. Avant la réforme, nous avions cinq data centers, avec des mainframes de trois marques différentes et des équipes fonctionnant en silos. Nous avons rationalisé. Ce qui, déjà, a représenté un vaste chantier d’intégration. «Demain, aurons-nous encore les budgets compte tenu des mesures d’austérité qui s’annoncent? Je ne le sais pas. Mais si l’on veut réduire la fraude fiscale, ce qui représente une grosse part de notre activité, de nouveaux investissements seront nécessaires. En effet, si nous disposons d’énormes quantités de données, encore faut-il en faciliter la circulation entre nos administrations, en exploiter toute la richesse, donc l’intelligence. C’est une course sans fin.» ° Par quels types de projets se concrétisent ces efforts? Et, in fine, par quels bénéfices se traduisent-ils pour les citoyens?
«Plus de simplicité, plus d’efficacité. Le projet STIPAD, par exemple, qui sera pleinement opérationnel début 2012, illustre bien cette tendance. Ce système de traitement intégré de la Documentation patrimoniale concrétise une intégration des services et de ses modus operandi; intégration des bases de données et des fichiers utilisés par les applications spécifiques séparées -Cadastre, Enregistrement, Domaines et Hypothèques. L’objectif était d’intégrer les domaines géographiques, juridiques et statistiques de la documentation patrimoniale en collaboration avec les acteurs concernés tant publics que privés, à savoir les régions, les communes et autres organismes publics, mais aussi les notaires, les architectes, les géomètres et, enfin, les citoyens. En somme, un ‘one stop shopping’ pour améliorer les prestations: réduction des délais, renforcement de la sécurité juridique, accès à l’information suivant les règles de la protection de la vie privée et réponse à l’évolution des besoins des acteurs professionnels. Un vaste chantier, croyez-moi, au cours duquel nous avons mis à plat une chaîne de métiers concernant directement, en interne, quelque 4.000 fonctionnaires. Du pur BPR!»
° D’une manière générale, le CIO ne devient-il pas «intégrateur de services», sur base d’un glissement du statut de «producteur» à celui de «gestionnaire»?
«Au SPF Finances, nous gérons ce que nous produisons. Pour moi, la question est plutôt de savoir ce que nous avons encore à gérer... Devons-nous, par exemple, nous charger du renouvellement annuel de 6.000 PC? Non! Devons-nous encore prendre en charge le Service Desk? Jusqu’ici, nous le faisons. Mais est-ce justifié? Cela mérite réflexion. Idem pour le réseau. On peut fort bien imaginer le réseau et la téléphonie sur base d’un flat fee. Il n’y a pas de tabou!»
° Externaliser, mais jusqu’où? Le data center pourrait-il sortir de votre champ d’action? Pourriez-vous opter pour une démarche de type «cloud»?
«Commençons par identifier les zones d’action où nous sommes en mesure de générer de la valeur. Après avoir rationalisé notre infrastructure autour d’un data center unique, que nous maîtrisons pleinement, devons-nous nécessairement continuer à le piloter? Je ne le pense pas. Aussi, la question de l’externalisation fait sens. Y compris à travers le cloud... Mais faut-il pour autant s’engager dans cette voie? Sujet hautement sensible! Le data center reste le cœur de notre ‘usine à données’. Aujourd’hui, psychologiquement, nous ne serions pas prêts à en céder le pilotage, qui plus est dans le cloud. Cela dit, n’écartons pas la question. En ce sens, je partage les mêmes interrogations que mes confrères du secteur bancaire...
«Globalement, je prône l’externalisation des tâches qui ne génèrent pas de valeur. Si un service de commodité est fourni en interne, et qu’il n’y a pas d’incident, donc pas de dégradation, je n’en tirerai aucun bénéfice. En revanche, au moindre incident, ce sera moi qu’on appellera. C’est un jeu où l’on ne peut que perdre dans le sens où il n’y a rien à gagner. Or, notre vocation est précisément de gagner, en qualité, en efficacité, en flexibilité... Soyons clairs: notre valeur est dans les projets. Nous avons l’expérience de les mener, de les piloter. Nous connaissons les métiers. Nous sommes là pour les accompagner, les guider. Et, au final, créer de la valeur.» ° Dans un SPF, comment la direction ICT est-elle perçue? Comme un «prestataire de services»? Comme un «acteur de changement»?
«Un acteur de changement, un initiateur de projets. Notre rôle a été fondamental dans COPERFIN. En près de neuf ans, nous avons abattu un énorme travail; nous avons réellement innové... A l’opposé, nous butons toujours sur des questions de statut. Alors que nous sommes appelés à fournir des services disponibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, comme par exemple Tax-on-web, nous sommes dans l’incapacité de rémunérer le personnel pour les prestations en dehors des horaires de l’Administration. Je dois donc compter sur les bonnes volontés, le dévouement de mes collaborateurs. C’est clair: nous avons à progresser à ce niveau!»
° Culturellement et opérationnellement, comment le service ICT est-il perçu dans les pouvoirs publics?
«De la même façon que dans le privé! Encore une fois, tout dépend de la valeur que vous générez... Ne dit-on pas que le CIO est la personne la moins appréciée dans une organisation? Ce n’est pas qu’une boutade. Si vous vous contentez d’apporter du support, vous serez le mal-aimé. Aujourd’hui, il faut être moteur, anticiper, participer au changement. Alors, mais alors seulement, vous susciterez le respect... et, surtout, vous aurez les moyens de vos ambitions!»
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Michel Beaulen, CIO, Province de Liège






